Arrêtons de nous comparer aux autres

La quantité d’investissement personnel qu’un sportif consent pour se préparer avant une compétition, ou avant une échéance importante est en général – et schématiquement – étroitement liée à la performance réalisée. De nombreuses études ont montré, par exemple, que le temps consenti pour s’entraîner était fortement corrélé au niveau de performance atteint lors de l’évaluation subséquente. Cependant, paradoxalement, il n’est pas rare d’observer que des sportifs préfèrent éviter de se préparer et, donc, de ne pas mettre toutes leurs chances de leur côté pour réussir. Cette stratégie, qui peut paraître absurde à première vue, semble pouvoir apporter aux sportifs un certain nombre de bénéfices.

En cas de mauvais résultat, ils pourront imputer leur échec, non pas à un manque de compétence, mais à une faible préparation. Inversement, une réussite, en dépit d’une préparation inadéquate ou insuffisante, leur permet de paraître très compétents.

La logique générale d’une telle stratégie consiste, donc, à se créer soi-même des handicaps, afin de disposer d’excuses, qui permettent d’expliquer une piètre performance, par autre chose qu’un manque de compétence. Cette stratégie a été dénommée « stratégie d’auto-handicap ».

Se créer soi-même des handicaps afin de disposer d’excuses (c) Antranias

En s’appuyant sur cette logique, une large variété de stratégies d’auto-handicap a ainsi été suggérée par les chercheurs : la procrastination (Ferrari, 1992), la réduction de l’effort (Frankel, Snyder, 1978 ; Pyszczynski, Greenberg, 1983), la réduction de l’entraînement (Jagacinski, Nicholls, 1990), l’absorption d’alcool avant la compétition (Gibbons, Gaeddert, 1984), la déclaration d’une blessure imaginaire (Smith, Snyder, Perkins, 1983) ou la déclaration de symptômes handicapants (Snyder, Smith, 1982). Mais il y a aussi le fait d’oublier une partie de son matériel, joueur avec un matériel défectueux, se coucher tard la veille d’une échéance …

Boire de l’alcool avant un rendez-vous sportif important par exemple

Cette liste hétéroclite de comportements illustre quelques-unes des manifestations possibles des stratégies d’auto-handicap comportemental. Ces stratégies, bien connues des étudiants, des sportifs ou de tout autre habitué des situations évaluatives, consistent à mettre en avant des obstacles à sa propre réussite avant de participer à une tâche évaluative (comme se coucher tard la veille d’une épreuve), afin d’avoir une excuse en cas d’échec et/ou pour se valoriser davantage après un succès. Si le sujet obtient effectivement une performance faible alors il pourra mettre en cause l’obstacle établi délibérément plutôt que de mettre en cause ses habiletés personnelles et éviter de paraître stupide/faible/moins bon aux yeux d’autrui.

Ces stratégies reposent sur le principe des attributions causales (http://challengeu2.be/le-besoin-dexpliquer-ses-performances/ ) et visent à manipuler par anticipation les attributions qui seront faites concernant les compétences d’une personne par autrui et par cette personne elle-même. Il s’agit du besoin de gérer son image publique et privée de compétence afin de maintenir une image positive de soi vis-à-vis des autres et de soi-même. Quoi qu’il arrive, le sujet se retrouve alors dans une « position gagnante ». S’il échoue, il pourra protéger son image grâce aux stratégies auto-handicapantes en évoquant le fait qu’il n’a pas travaillé par exemple. S’il réussit, son entourage pourra alors le percevoir comme particulièrement performant (puisqu’il réussit sans le moindre effort).

La stratégie de l’auto-handicap a un coût

Bien que ces stratégies puissent paraître en apparence bénéfiques du fait qu’elles permettent de protéger et/ou de valoriser son image de soi, quantité de recherches montrent qu’elles peuvent engendrer des conséquences néfastes à différents niveaux. Plusieurs études montrent ainsi que les sportifs qui présentent une forte tendance à l’auto-handicap obtiennent de moins bons résultats. En réduisant intentionnellement leurs efforts, ils limitent d’autant leurs possibilités éventuelles d’obtenir un bon résultat. Ils se créent, ainsi, un véritable obstacle à leur performance et à leur apprentissage.

La stratégie de l’auto-handicap a un coût (c) Steve Pb

Le sportif qui opte pour cette forme d’auto-handicap ne se met pas en position de progresser et favorise au contraire un déclin de ses performances en diminuant ses efforts. Midgley et al. (1996) ont montré qu’en milieu scolaire, les élèves de faible niveau scolaire utilisent plus que les bons élèves cette stratégie. Il n’est pas surprenant que les élèves qui ne réussissent pas très bien à l’école tentent d’expliquer leurs faibles performances autrement que par un manque de capacité. De fait, en cherchant à se protéger de l’échec, l’élève en difficulté adopte des conduites qui sont de nature à en accroître la probabilité.

Pourquoi un tel comportement auto-destructeur ?

Les recherches sur le soi attestent d’un besoin pour chaque individu d’avoir une bonne estime de soi. Nous avons en effet tendance à agir pour maintenir ou rehausser cette dernière, tout en préservant une certaine continuité, nécessaire pour fonctionner efficacement dans la société. La stratégie d’auto-handicap est une stratégie de protection de soi. En recourant à l’auto-handicap, le sportif se protège en ne s’attribuant pas la responsabilité de son échec. Il crée des conditions permettant d’attribuer la responsabilité de son éventuel futur échec à des facteurs sans lien direct avec l’estime de soi.   

En recourant à l’auto-handicap, le sportif se protège en ne s’attribuant pas la responsabilité de son échec (c) John Hain

Toutefois, il suppose une claire différenciation entre capacité et effort.
Pour utiliser cette forme d’auto-handicap, les sportifs doivent avoir atteint un âge leur permettant d’avoir la capacité cognitive de faire cette distinction. Certains travaux montrent que dès le début de l’adolescence, les enfants deviennent capables de saisir que capacité et effort co-varient, et que réussir sans effort est interprété comme un signe de capacité élevée alors qu’un échec consécutif à un effort important est perçu comme un manque de capacité (Nicholls et Miller, 1984).

Mais il y a aussi cette incessante comparaison avec les autres. Nous définissons très souvent notre conception de soi en grande partie par rapport à autrui.

En contexte sportif plus encore, les comparaisons sont souvent inévitables (c) Getty Paul Bradbury

En contexte sportif plus encore, les comparaisons sont souvent inévitables : compétitions, podiums, médailles. Ces comparaisons seront évidemment bien plus menaçantes pour les conceptions de soi de réussite des sportifs en difficulté, car ils se trouveront en position d’infériorité. Et pourtant on le sait : L’important c’est se comparer à soi-même : celle/celui que j’étais hier.

Quelles conséquences ?

En mettant à son crédit ses bonnes performances et en niant la responsabilité de ses mauvais résultats, un sportif sera capable d’augmenter ou de protéger ses conceptions de soi de réussite et son estime de soi. Mais ne s’attribuer (si possible) que la responsabilité de ses succès et non de ses échecs ne lui permet pas de tirer profit de ses erreurs. Reconnaître un échec, c’est aussi essayer d’envisager des stratégies pour progresser. 

Reconnaître un échec c’est aussi essayer d’envisager des stratégies pour progresser (c) Anne Karakash

Aider les sportifs en travaillant le climat motivationnel à l’entraînement

Le climat motivationnel qui prédomine au sein d’un groupe est un facteur pouvant accentuer ou réduire la probabilité d’apparition de ces stratégies d’auto-handicap comportemental. Elliot, Cury, Fryer et Huguet (2006) ont ainsi invité des étudiants en Sciences du Sport à effectuer une tâche de dribble avec un ballon de basket-ball tout en manipulant le climat motivationnel dans lequel cette tâche était réalisée : ces étudiants étaient amenés à se centrer sur leur progrès (condition but de maîtrise) ou sur les implications de la réalisation d’une bonne ou d’une mauvaise performance comparativement aux autres étudiants (conditions approche de la performance et évitement de la performance). Ils étaient informés des bénéfices potentiels de l’entraînement sur la réussite de la tâche, puis avaient la possibilité de s’entraîner autant qu’ils le souhaitaient avant de la commencer. Les résultats montrent que les climats motivationnels orientés vers la performance (conditionsapproche et évitement de la performance) sont plus propices à l’apparition de stratégies d’auto-handicap comportemental (s’entraîner moins longtemps) que le climat motivationnel orienté vers la maîtrise.

Aider les sportifs en travaillant le climat motivationnel à l’entraînement (c) Geralt

Plus spécifiquement, il est apparu que le climat motivationnel qui met en avant les implications d’une mauvaise prestation (condition évitement de la performance) est celui qui favorise le plus la mise en place de ces stratégies. Ce type de climat motivationnel présente en effet de fortes chances d’amener les individus à se focaliser sur les implications d’un échec pour leur soi et donc à éprouver le besoin de mettre en place des stratégies de gestion du soi telles que l’auto-handicap comportemental (Elliot et al., 2006).

Dans un climat motivationnel orienté vers l’approche de la performance ou vers la maîtrise, cette menace du soi serait en revanche moins saillante et la tentation d’employer des comportements handicapants serait freinée par l’enjeu de la situation (i.e., possibilité de montrer sa supériorité par rapport aux autres et possibilité de progresser). Ces résultats rejoignent ceux d’une autre étude qui montre que des basketteurs emploient davantage l’auto-handicap comportemental dans un climat motivationnel orienté vers la performance que dans un climat orienté vers la maîtrise (Coudevylle et al., 2009).

Nous invitons les entraîneurs à créer les conditions qui réduisent la perception de menace qu’une situation donnée peut générer à l’égard du sentiment de compétence et de l’estime de soi d’une personne.

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