Football : le stress des tirs au but

Le football est un sport psychologiquement exigeant. Un traitement informationnel, rapide et efficace est demandé aux joueurs, mais aussi aux arbitres, afin d’effectuer les meilleurs choix possibles. L’obligation de résultats, les rapports conflictuels (joueurs/arbitres/entraîneurs/spectateurs/dirigeants et parents chez les plus jeunes), les pressions du match (couverture médiatique importante, finale de championnat, risque de descente), la remise en cause de l’intégrité physique (agressions et/ou menaces physiques et verbales) et la peur de l’échec constituent autant de facteurs qui placent ces acteurs du football en situation de stress (Nadori, 1993).

La peur de l’échec place ces acteurs du football en situation de stress

Dans le cadre du Mundial, il me semblait intéressant d’essayer de voir comment les tireurs (tirs au but, pénalty) géraient ces conditions stressantes pour surmonter les demandes cognitives et émotionnelles importantes auxquelles ils font face. Parce que oui, l’exécution de penalties ou de tirs au but n’est pas un jeu de hasard. Elle exige une maîtrise technique et une bonne gestion des émotions. Quand les 2 équipes sont toujours à égalité au score après 90 minutes de match et 30 min de prolongation, la pression est à son comble. Les footballeurs se sont entraînés des années durant. Mais, malgré leur expérience, cette épreuve les met dans une situation complexe. Lors de ces face-à-face entre tireurs et gardiens de but, chacun cherche subtilement à travers des signes et des indices, à détecter des informations auprès de son adversaire afin de prédire ses intentions tout en lui cachant les siennes. Le tireur comme le gardien de but attendra donc le moment ultime pour afficher son choix. La décision finale de chacun des deux protagonistes sera fonction des prédictions qu’il aura faites sur les intentions de l’autre. Ce qui met les deux concurrents dans des états psychologiques éprouvants ; le succès de l’un conduisant automatiquement à l’échec de l’autre : Le succès de l’un conduit à l’échec de l’autre

Des statistiques parues dans le magazine « So Foot » indiquent que les Anglais ne sortent vainqueurs que de 14% des séances de tirs au but, alors que les Français gagnent 50% de ces séances, les Brésiliens 60% et les Allemands 83%.

Geir Jordet a étudié le rôle du stress, de l’habileté technique et de la fatigue dans la réussite des tirs au but

Après l’élimination de leurs équipes à la suite de penalty ou des tirs au but, certains entraîneurs et joueurs se consolent souvent en affirmant que leur échec est dû à la malchance. Pour se pencher sur cette croyance assez répandue dans les milieux de football, l’équipe de recherche de Geir Jordet (professeur à l’École norvégienne des sciences du sport à Oslo) a réalisé une étude sur le rôle du stress, de l’habilité technique et de la fatigue dans les tirs. Ils ont analysé le résultat de 409 tirs au but et de penalties effectués pendant des coupes du monde, des championnats européens, et la CopaAmérica entre 1976 et 2004. Cette étude a permis de constater que la fatigue et l’habilité technique sont moins déterminants sur le taux de réussite des tireurs de pénalty que l’habilité psychologique

Spécifiquement, l’importance relative de chaque tir, qui est déterminée par l’importance du tournoi et l’ordre des tireurs, influence le taux de réussite. Par exemple, moins de buts ont été comptés dans les tournois les plus prestigieux (World Cup) que dans les tournois intercontinentaux (Championnats Européen et Copa América). On peut donc conclure que l’importance du résultat ajoute un stress important et ainsi réduit la performance des tireurs. Cela est en concordance avec toutes les théories sur l’anxiété.

Une affaire de pression, évidemment. C’est la théorie développée par Geir Jordet, ancien footballeur norvégien reconverti en docteur de la psychologie du sport : « Les paramètres qui comptent tournent autour d’un sujet unique : la pression et comment composer avec. Cela n’a rien à voir avec le football. C’est de la psychologie. »

Tirer un penalty en 2ème lieu augmente la surcharge de stress, entraîne des pensées parasites et perturbe l’attention

Pour les besoins de son étude, Jordet observa le comportement de 6 joueurs au cours de 4 phases des séances de tirs au but. D’abord, le temps mort après la prolongation, le moment de la désignation des tireurs (1), sur le bord du terrain. Ensuite, l’attente dans le rond central (2). Puis la « marche solitaire » vers le point de penalty (3). Enfin, le moment fatidique de l’exercice, où le tireur se retrouve face au gardien, le ballon au sol (4). Les conclusions montrent que les moments les plus stressants sont les phases 1 et 2, et plus particulièrement l’attente dans le rond central, où au lieu de se concentrer sur leur tir à venir, les joueurs désignés ont tendance à se laisser envahir par des émotions négatives, et notamment si le groupe n’affiche pas un sentiment d’union collective.

Dans le rond central, au lieu de se concentrer sur leur tir à venir, les joueurs désignés ont tendance à se laisser envahir par des émotions négatives,

Pourquoi donc les meilleurs footballeurs du monde ratent-ils parfois leurs tirs au but ? Quelle est la cause d’une telle chute de performance sous pression ? Pourquoi les situations engendrant du stress conduisent-elles les sportifs à rater des gestes relativement simples et automatisés grâce à des milliers d’heures d’entraînement ? Nous allons présenter quelques éléments de réponse et voir si nous pouvons mieux comprendre ce qui se passe dans la tête des sportifs face à une incroyable importance de l’enjeu.

D’un point de vue psychologique pour le tireur, la façon la moins efficace est de croire que 1) de manquer son tir aura des conséquences désastreuses et 2) qu’il n’a aucun contrôle de la situation. Pour un entraîneur, la première étape pour encourager les joueurs à réussir leurs tirs serait donc d’augmenter le sentiment d’efficacité de chacun d’entre eux : ils doivent pouvoir dire : « je suis capable de réussir ». Les études dans le milieu s’entendent sur le fait que c’est la perception et le sentiment de contrôle ou non qui primeront sur le résultat final. Avant d’imposer un tir à un joueur, il s’agit de s’assurer d’avoir développé chez lui sa capacité à croire en lui. Rappelez-vous : Améliorer le sentiment d’efficacité des sportifs

Comment peut-on prendre contrôle de la situation ? Et comment peut-on coacher nos athlètes à prendre contrôle d’un enjeu aussi décisif ?

La répétition d’une routine complète, incluant la marche solitaire du centre du terrain, est une habileté psychologique à pratiquer et instaurer. Les résultats de ces tirs suivent une séquence logique impliquant des facteurs qui peuvent être influencés par une pratique systématique et la préparation. Nous en avons déjà largement parlé dans un article précédent : Avoir sa routine de performance

Une routine fixe aide à bloquer les pensées en lien avec l’échec. Il est dont encouragé de pratiquer physiquement et mentalement (par l’imagerie mentale) sa propre routine de tir de pénalty. Récemment, l’équipe de recherche de Geir Jordet a découvert que les joueurs qui font une pause de 0.5 seconde avant de courir vers leur tir ont un succès de 63%. Comparativement, les tireurs qui prennent plus d’une demi-seconde pour prendre contrôle de la situation ont 81% de taux de succès. Une routine solidement établie avec un mélange de techniques de régulation de soi seraient donc le cocktail parfait. L’objectif de cette routine est entre autres de pendre son temps et de ne pas bâcler tous ses faits et gestes d’avant la frappe. Encore une fois, selon Jordet, la clef de réussite réside dans la capacité à prendre contrôle de la situation. Il est donc fortement suggéré d’aider les joueurs à s’éloigner du focus de l’enjeu et de s’approcher et s’approprier d’outils clefs (respiration) permettant de se concentrer sur des tâches physiques et cognitives précises (routine).
Une phase de concentration serait nécessaire à un penalty réussi.

Une routine fixe aide à bloquer les pensées en lien avec l’échec

Se mettre en condition à l’entraînement. On encourage aussi d’accentuer la pression pendant l’entraînement et donc de créer des scénarios pouvant reproduire un stress qui se rapproche « tant que faire se peut » du stress connu lors des tirs en compétitions réelles.
« Il va de soi qu’un joueur qui se retrouve à marcher de longues secondes vers le point de penalty sera intimidé le jour J s’il ne l’a pas fait à blanc au moins une fois. C’est l’avis de Clive Woodward, sélectionneur champion du monde avec le quinze de la Rose, appelé par Southampton pour améliorer ses résultats dans l’exercice en 2005, en tant que Performance Director. « À la fin de chaque séance, je demanderais à chaque joueur de tirer un penalty et je les invectiverais de la façon suivante : « Personne ne s’en va tant que tout le monde n’a pas marqué. (…) Je ferais en sorte que les conditions du tir au but soient réunies au maximum. C’est-à-dire qu’il faudrait attendre cinq minutes après la fin de l’entraînement avant de lancer les penalties. Faire patienter les joueurs dans le rond central et leur imposer de traverser un demi-terrain. Trouver un arbitre pour donner le coup de sifflet. » Et le public dans tout cela ? « Chaque match de Premier League devrait se terminer par une séance de tirs au but, quel que soit le score. Elle n’aurait pas d’autre raison d’être que d’habituer les joueurs anglais à tirer des penaltys. »

Outre cette étude, la littérature scientifique rapporte que, malgré leurs qualités au plan des habiletés techniques et physiques, chaque année plusieurs joueurs de classe mondiale succombent sous la pression élevée lors d’un tir de penalty. En dehors de la maîtrise technique, les variables psychologiques influencent donc fortement les résultats des tirs au but et des penalties au football.

Les phrases en italique sont tirées de « Onze mètres La solitude du tireur de penalty » de Ben Lyttleton

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.